VERSO – 16.06.2011

Lʼart et lʼargent, encore et toujours.

Editorial
La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau

Dans le supplément du Monde paru le 1er juin, je trouve un important entretien avec Larry Gagosian présenté comme «artmondialiste sacré homme le plus puissant du marché de l’art ». L’homme est sûr de lui, c’est le moins que l’on puisse dire, il a ouvert dix galeries à Los Angeles, New York (trois établissements), Londres (deux), Rome, Athènes, Genève et Paris. Il est le fondateur d’une multinationale de l’art sans équivalent dans l’histoire : ce businessman décomplexé résume sa pensée et son action en une seule phrase, hautement significative : « Pour moi, l’art et l’argent vont ensemble ». Le lendemain, coïncidence, la galeriste Farideh Cadot signe dans Libération un cri de détresse, qui lui aussi tient en une seule et courte citation :« L’argent est devenu l’unique critère de jugement ». Pas un critère parmi d’autres, comme naguère et jadis, pas même le principal critère, mais bien l’unique, et cela change tout. Que s’est-il donc passé depuis l’heureux temps où Farideh Cadot était l’une des galeristes internationales les plus en vue (elle a toujours eu deux galeries, à Paris et New York), ayant commencé dès 1975 par visiter systématiquement les ateliers d’artistes inconnus des deux côtés de l’Atlantique, avec la fierté d’en avoir révélé plusieurs ?

J’ai fait sa connaissance en 1982, à un moment où tout commençait à basculer : Charles Saatchi imposait alors au monde, avec la collaboration de Léo Castelli, un médiocre peintre new yorkais (mais – heureusement pour lui – bon cinéaste), Julian Schnabel, et quelques marchands parisiens tentaient de promouvoir le mouvement dit de la Figuration libre avec des fortunes diverses. L’une de ses jeunes vedettes, Hervé Di Rosa, avait alors innocemment vendu la mèche : « Et si un jour ils s’apercevaient de la supercherie, qu’adviendrais-je ? Je frémis d’horreur à cette idée. Oui que faire, si un jour ils apprennent que ce n’est pas de la peinture ?…. »« Ils »,c’est-à-dire les détenteurs du pouvoir sur le marché. Trente ans plus tard, Di Rosa et beaucoup d’autres sont sans doute rassurés : la supercherie n’a jamais été découverte. Pourquoi ? En raison, explique aujourd’hui Farideh Cadot à propos de l’actualité, de « l’ignorance et l’inculture des nouveaux acheteurs » sur qui repose la construction du marché.

Mais revenons un instant à 1982 : Farideh Cadot se félicitait alors, à juste titre, non seulement d’être une bonne découvreuse de talents nouveaux ou une excellente promotrice de valeurs négligées (elle avait réussi à relancer quelques minimalistes historiques un peu oubliés), mais surtout d’être fidèlement suivie par« ses » collectionneurs qui lui faisaient confiance et, l’avenir l’a démontré, devaient fort bien s’en trouver. Or quel est le changement fondamental intervenu depuis lors, anticipé par Charles Saatchi et incarné aujourd’hui avec une confondante satisfaction par Larry Gagosian ? C’est vertigineusement simple : pour la part la plus visible, la plus tonitruante du marché, ce ne sont plus les marchands et encore moins les critiques qui prennent l’initiative, éventuellement suivis par des collectionneurs. Ce sont au contraire les nouveaux «collectionneurs» qui ont pris les choses en main (c’est-à-dire les milliardaires en roubles, en dollars et en yuans qui s’amusent à acheter n’importe quoi à n’importe quel prix), avec la complicité de marchands qui se sont mis à leur service, jouant accessoirement le rôle de poissons- pilotes dans la jungle de l’art contemporain. C’est cette fonction de relais, secondaire peut-être, mais hautement lucrative, que joue à merveille aujourd’hui un Larry Gagosian. Il a commencé avec Eli Broad et continue avec notamment Steven A. Cohen, Aby Rosen ou David Geffen. En général, les nouveaux collectionneurs devinent bien que la valeur esthétique de ce qu’ils achètent est nulle, mais c’est un jeu : il faut donc revendre très vite, naturellement beaucoup plus cher, à d’autres snobs richissimes, jusqu’à l’essoufflement de la cote ; le dernier acheteur est donc le perdant à ce jeu mondial qui fascine tant les gazettes. Farideh Cadot a raison d’écrire que « le milieu de l’art est livré à un quarteron de docteurs Madoff qui vendent à tour de bras, faisant passer de mains russes en poches émiraties des stocks d’œuvres ». Lorsque la cote de Schnabel a baissé, Saatchi avait empoché depuis longtemps ses plus- values sur les centaines de pièces acquises dès le début de la carrière fabriquée de son poulain. Aujourd’hui, nous assistons à une tentative de relance de l’Américain avec une exposition au musée Correr de Venise en marge de la Biennale. Sera-ce suffisant? On peut en douter, les spéculateurs attendant l’effet de nouveauté (généralement simulée) pour mettre de l’argent, beaucoup d’argent. Eh oui, l’art et l’argent vont décidément ensemble ces temps-ci : Larry Gagosian ne fait que constater la réalité dont il profite avec un cynisme réjoui, une réalité que Farideh Cadot est bien placée pour juger triste.

par Jean-Luc Chalumeau

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