L’artiste suisse Markus Raetz est mort – Le Monde – 15.04.2020

Peintre, graveur et sculpteur, ses créations de métal ou de bois, simples ou complexes, délivraient une vision poétique et personnelle du monde jouant avec la perception du spectateur. Il s’est éteint, mardi 14 avril, à l’âge de 78 ans.

Par Harry Bellet

Markus Raetz, en 2009, dans son atelier à Berne (Suisse). FRANÇOIS GRUNDBACHER / COURTESY DE FARIDEH CADOT

Son travail était « tendre et beau, simplement », écrivait Le Monde en 1983, rendant compte alors d’une exposition itinérante qui était passée par Bâle, Francfort-sur-le-Main, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris puis l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne. L’artiste suisse Markus Raetz est mort à Berne (Suisse), le 14 avril, à l’âge de 78 ans.

Il avait été une des révélations de l’exposition, devenue mythique, organisée à Berne par Harald Szeemann en 1969, « Quand les attitudes deviennent forme », et repéré très tôt par deux grands conservateurs de musées : Rainer Michael Mason, qui dirigeait alors le cabinet des estampes du Musée d’art et d’histoire de Genève, lequel commença à collectionner Raetz dès 1969 (il a depuis publié le catalogue raisonné de ses gravures), et Kynaston McShine, qui l’inclut en 1970 dans l’exposition « Information », au Museum of Modern Art (MoMA) de New York.

Après Arnold Bode, qui l’expose à la Documenta de Cassel en 1968, Harald Szeemann, encore lui, le fait participer à celle de 1972 et l’historien d’art Rudi Fuchs à celle de 1982. A Paris, il était représenté depuis 1981 par la galerie Farideh Cadot, qui le montrait régulièrement et fut partie prenante dans l’organisation de la plupart des grandes expositions qui lui ont été consacrées par des institutions en France, comme celle de la Maison européenne de la photographie (MEP), à Paris, en 2003, celle très complète du Carré d’art de Nîmes en 2006, ou celle de la Bibliothèque nationale de France en 2011.

Né à Büren an der Aare (Buron-sur-Aar), en Suisse, le 6 juin 1941, Markus Raetz est d’abord instituteur avant qu’une bourse fédérale ne lui permette, en 1963, de s’installer à Berne et d’y réaliser ses premiers dessins, gravures, peintures et sculptures. Car il usait de toutes les techniques possibles, qu’il mettait au service d’une vision très personnelle et très poétique du monde.

Dans un portrait dessiné, une feuille de magnolia pouvait tomber, trouver sa place, et se transformer en lèvres charnues et sensuelles ; avec celles d’eucalyptus, il faisait le visage entier ! Trois bouts de branchages, deux pour esquisser des hanches, un en forme de Y pour signifier un pubis, lui suffisent pour évoquer la figure d’une femme (Eva, 1970). Des madriers de bois judicieusement disposés sur le sol permettent d’esquisser la silhouette d’un homme au repos (Mimi, 1979). Une tôle de zinc découpée en forme de 8, pliée en son centre, va devenir, par un simple jeu de lumière et effet optique, un horizon marin vu à la jumelle (Seemansblick, 1981-1985).

Jeu avec les formes

Raetz jouait avec les formes comme les poètes avec les mots. Ce qu’il faisait aussi, parfois : des tiges de métal étaient tordues jusqu’à dessiner les lettres du mot « oui », quand on les regardait sous un angle, et du mot « non » quand on changeait de point de vue (Yes-No, 2002). Une autre sculpture apparemment informe, quatre bouts de métal hérissés de pointes, fixés au mur, donne à lire, selon les angles et avec l’aide d’un miroir, « CECI » ou « CELA » et, selon le même principe, « RIEN » devient « TOUT ». Une tôle découpée à laquelle il a infligé une savante torsion, posée devant un miroir, représente tantôt un homme coiffé d’un chapeau – hommage malicieux à Joseph Beuys –, tantôt un lapin aux grandes oreilles, assis sur son derrière (Métamorphose II, 1991-1992).

Son travail portait autant sur le langage que sur la perception, il excellait dans le trompe-l’œil comme dans l’anamorphose, obligeant toujours le spectateur à être actif, tant visuellement qu’intellectuellement. Ce qui pouvait commencer comme un jeu lors d’une visite de ses expositions faisait rapidement fondre le public le plus blasé, et éveillait sa sensibilité de la manière la plus douce possible, par l’humour.

Son travail portait autant sur le langage que sur la perception, il excellait dans le trompe-l’œil comme dans l’anamorphose, obligeant toujours le spectateur à être actif

Ses œuvres lui aiguisaient l’œil, aussi : à travers ses installations d’une complexité parfois inouïe ou au contraire d’une simplicité biblique, ce sont les pièges que l’habitude tend au regard que Raetz nous apprenait à reconnaître, sinon à éviter. Le critique Henry Chapier, lors de l’exposition présentée par la MEP, le définissait ainsi : « Partant de l’idée qu’il n’existe pas de meilleur objectif que la rétine, ce qui intéresse Markus Raetz, c’est le décryptage d’une image telle qu’elle est perçue de plusieurs points de vue… »

La dernière grande exposition – 150 œuvres – qu’on ait vue de lui se tenait au LAC, le Musée d’art moderne de Lugano, en 2016. Il y révélait une gigantesque installation, en fait une salle entière, intitulée La Chambre de lecture : aux murs de la pièce flottaient, pendus à des fils invisibles, des fils de fer ondoyant au moindre courant d’air. Au total, 432 tiges par lui façonnées qui, observées sous un certain angle, dessinaient des profils de visages, esquissés du haut du front au commencement du cou. Un inventaire mouvant d’une humanité, réduite à sa plus simple expression : la ligne. Tendre et belle, tout simplement.

Markus Raetz en quelques dates

6 juin 1941 Naissance à Büren an der Aare (Buron-sur-Aar, Suisse).

1969 Exposition à Berne : « Quand les attitudes deviennent forme ».

2006 Expose au Carré d’art de Nîmes.

2011 Expose à la Bibliothèque nationale de France.

14 avril 2020 Mort à Berne (Suisse).